
« Eh ! Steuplaît ! T’as pas une clope ? ». « Eh, t’as une clope pour moi ? ». Je l’ai tellement entendu en 24 ans de psychiatrie. Un refrain indémodable. Parfois, d’ailleurs, ce n’est même pas une question, nonobstant le point d’interrogation. C’est une injonction.
En psychiatrie, lors d’une hospitalisation, la cigarette que je fume sert à patienter, à tuer le temps (et le patient en a à revendre, en psychiatrie). Mais la cigarette qui m’est demandée/proposée/échangée/troquée/vendue permet de créer un lien, entamer un échange demandeur/donneur. Donnant-donnant.
Et on prolongera l’échange et la discussion, même sans grand intérêt ou passionnée à l’inverse, en en rallumant une deuxième dans la foulée. Clope sur clope. Jusqu’à la dernière du paquet.
Et on troquera alors ce qu’on a pour cette cigarette que l’on n’a plus : le fumeur est dépendant (tabac et café sont les seules monnaies ayant « cours légal » dans les fumoirs des hôpitaux psy, ndla).
C’est dans les fumoirs qu’on croise le plus de monde. Un monde fou, même des soignants, parfois. Pourquoi ? Parce que le fumoir en psychiatrie n’est pas un espace de soins. Il est paradoxal de vouloir se soigner au rythme de 30 clopes par jour.
Le fumoir à première vue n’est donc pas un espace de soins. Et pourtant, on s’y soigne. Pourquoi ? Parce que c’est un espace social, un espace de vie. Alors oui, sur le plan purement médical, la cigarette est un problème, et le demeure en psychiatrie. Mais tout dépend de la priorité médicale, de la priorité du soin.
La priorité, c’est pas forcément la maladie. Mais souvent le malade. A fortiori en psychiatrie. Le malade, il est patient : il attend qu’on le soigne. Alors il fume, en attendant. « Merci pour la clope, j’te la rendrai. On m’en apporte demain ». Le dire, c’est déjà y croire un peu.