La cour des mirages

(L = 50 m x l = 15 m) de bitume.

Outre le fumoir, un espace extérieur, dit « cour extérieure »  permet de prendre l’air. Ici, c’est une espèce de bassin olympique de cinq couloirs de nage qu’on aurait bitumé. 

La cour extérieure, c’est un peu comme celle des Miracles, des vies par parenthèses, des existences cabossées, des parcours chaotiques, des trajectoires tout sauf rectilignes. On y croise des rêves, on y croise des gens, certains ont l’air d’être morts, d’autres, plus tout à fait vivants.

À la louche, une longueur de 50 m pour une largeur de 15 m. Soit 750 m². Pour se dégourdir les jambes, on attendra les sorties dans le parc. Celles-ci sont soumises à l’autorisation préalable du médecin psychiatre et de l’équipe de soin, elle-même placée sous l’autorité du cadre de soin, et me concernant, dans le cadre du cadre de soin.

C’est, tout à la fois, un parloir pour et entre patients, un déversoir d’émotions et un grand fumoir à ciel ouvert. C’est surtout une cour des mirages. On s’y invente parfois une vie, quand la sienne fait trop mal. On y écoute distraitement le voisin, dont on a bien du mal à retenir le prénom. Attention soutenue et traitements ne font pas bon ménage.

Les paroles volent, ce sont souvent les mêmes qui parlent et les mêmes qui écoutent. Les sujets virevoltent, on parle pour parler, sans écouter vraiment. Les agressions du monde extérieur, juste de l’autre côté de l’enceinte, ont fini par rendre ceux d’ici sourds aux tourments du monde. Les leurs, plus douloureux, résonnent en leur for comme l’écho d’un glas, celui d’un autre. Ou pas. Alors, toutes les cinq minutes, on trouve un nouveau sujet.

Cinq minutes, d’ailleurs, c’est à peine le temps qu’il s’écoule entre la clope que tu allumes dans la cour – néophyte, ne prête jamais ton briquet à la légère. Assure-toi l’avoir toujours récupéré ensuite – et le premier tapage de clope en règle. En deux temps : 

« T’as pas feuille et un filtre ? », moi : « Je fume pas de roulées ». Relance enchaînée : « Ah… euh, je peux te taper une blonde ? », moi : « Chui un peu rac’ et j’ai pas de visites avant deux jours ». Fin du premier tapage. Je me prépare déjà au deuxième. Non, je vais plutôt quitter la cour et rentrer. On n’y fait pas de miracles.

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