Mélodies de couloir

Premier étage, chambres 5 à 11.

Depuis le réfectoire, situé au rez-de-chaussée de l’aile Est, et le « couloir des soins », quatre escaliers d’une vingtaine de marches chacun desservent les deux étages supérieurs abritant la plupart des chambres.

Aux premier et deuxième étages, chaque chambre ouvre sur le même couloir transversal. S’y jouent différentes mélodies, aux heures du jour ou de la nuit, cadencées par des pas lourds ou traînés, selon les patients. Rythmées surtout par les cliquetis, à intervalles réguliers, des clés dans les serrures.

Et de derrière la porte, on reconnaît sans mal les trousseaux dans les mains des soignants. Chaque clé qu’ils tournent dans la serrure en fait tinter une dizaine d’autres, tel le carillon qu’agite une bourrasque.

Les « maîtres des clés », c’est ainsi que je les surnomme. Entre leurs mains, un trousseau de libertés : accès aux chambres, aux placards d’icelles parfois fermés les premiers jours d’hospitalisation, accès au fumoir intérieur et à la cour extérieure. Accès au parc surtout, synonyme de privilège et de liberté pour l’interné.

L’interné, d’ailleurs, bien souvent se retranche dans la chambre qu’il prend soin de fermer. À double tour, moyennant une caution de 10 euros – sinon, point de clé ; la porte ouverte à toutes les intrusions, y compris bienveillantes ou fortuites.

Car ici, l’on se protège. De l’extérieur, des autres à l’intérieur, mais aussi de soi. L’aliéné en effet est celui rendu étranger à soi. Il devient vite son pire ennemi et son plus fidèle allié, le suzerain et le vassal, le tortionnaire et le supplicié, le bourreau et le condamné.

Les portes du couloir du premier étage ouvrent sur les chambres 5 à 11 de l’unité de soins. À l’intérieur, les aliénés se protègent. Et en leur for, se troublent parfois, souvent s’égarent, jusqu’à la folie

De porte en porte, vos mondes intérieurs vous engluent de phobies, de troubles, d’angoisses, vous embuent d’hallucinations, de colères, de dégoûts. Ou pour votre voisin, de couloir ou de chambrée, de lumières tamisées, de parfums rassurants, de mélodies rieuses. D’ailleurs, depuis l’aile Est, j’entends presque l’écho des cliquetis d’un trousseau.

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