Irritabilité, irascibilité, agressivité et violence figurent parfois au premier plan des tableaux cliniques de l’épisode maniaque et de l’épisode dépressif, tant à l’adolescence qu’à l’âge adulte.

Comme expressions du trouble bipolaire, crises de colère et de rage destructrices s’enracinent dans une difficulté à exprimer ses émotions de manière juste et adaptée. Insupportables pour l’entourage, elles doivent être considérées comme des émotions pathologiques.
Pour tout un chacun, tout événement présent ou tout souvenir peut déclencher une émotion qui s’estompe naturellement avec le temps. Les personnes porteuses d’un trouble bipolaire, quant à elles, sont particulièrement sensibles aux fluctuations de leurs émotions. Jusqu’à ressentir l’impression d’être sous leur totale domination, sans aucun pouvoir de contrôle. Leurs émotions peuvent également passer brutalement d’un extrême à l’autre, et ce de manière imprévisible.
Irritabilité, agressivité, crises de colère, susceptibilité exacerbée, hypersensibilité au rejet figurent parmi les symptômes parfois présents chez certains porteurs d’un trouble bipolaire. Pendant l’épisode de manie, l’irritabilité et un comportement agressif ou colérique constituent des symptômes caractéristiques. Toutefois, irritabilité, agressivité et crises de colère peuvent aussi figurer au tableau clinique de l’épisode dépressif, tant à l’adolescence qu’à l’âge adulte.
Une difficulté à exprimer leurs émotions et à les exprimer de manière juste
Les personnes bipolaires éprouvent une certaine difficulté à ressentir, à interpréter et à exprimer leurs émotions. Comme tout le monde, une personne porteuse d’une bipolarité connaît des moments sans émotion ou éprouve des émotions que l’on pourrait qualifier de « normales ».
Lors d’une crise maniaco-dépressive, la personne porteuse d’une bipolarité peut se sentir piégée par une émotion disproportionnée, voire pathologique.
Comprendre les troubles bipolaires et se prendre en main, conférence-débat animée par Thomas Wallenhorst,le 19 novembre 2016
Incapable de distinguer une émotion normale de cette émotion disproportionnée, la personne porteuse d’une bipolarité en est perturbée, au point de se sentir vulnérable et de perdre toute confiance en elle. Par exemple, pour satisfaire un désir ponctuel, une personne bipolaire peut très bien organiser une sortie avec des amis. Mais, une fois sur place, elle peut très bien s’ennuyer et se sentir mal à l’aise, comme si elle avait oublié ou perdu tout le plaisir attendu à l’origine de son initiative.
Cette réaction disproportionnée peut même évoluer jusqu’à une colère incontrôlée et accusatrice faisant subir aux autres tout son mal-être, sans même chercher à en atténuer les effets en exprimant sa frustration, par exemple. Dès le lendemain, la personne porteuse d’une bipolarité pourra avoir oublié tout ou partie de sa colère, jusqu’à nier avoir pu blesser ceux qui se trouvaient en face d’elle à ce moment-là ou minorer ces blessures.
Le patient se défend ainsi de la culpabilité née de sa propre attitude agressive, par la projection, « ainsi ses propres dispositions affectives de haine et de colère ne sont-elles à ses yeux qu’une réponse aux sévices subis ».
Troubles bipolaires et manie-mélancolie : continuité ou rupture ?,
Catherine Chabert et Estelle Louët, Psychologie clinique et projective
Le porteur d’un trouble bipolaire ne pourra que difficilement admettre que sa colère était disproportionnée. Au contraire, et sans forcément mauvaise foi, elle aura tendance à affirmer qu’il en est ainsi de son caractère, qu’il n’en changera pas et qu’il doit être accepté tel qu’il est.
Face à la colère, quelle attitude pour les proches ?
Membres de la famille et proches du porteur d’un trouble bipolaire sont régulièrement impliqués dans l’évolution de la maladie. Témoins déroutés des manifestations du trouble et parfois des excès de comportement, ils s’avèrent souvent impuissants devant ces mouvements d’humeur.
Quand un bipolaire stabilisé continue à manifester des crises de colère et de rage destructrices et insupportables pour l’entourage, que faire ? La meilleure position à adopter consiste à accueillir cette colère et surtout à éviter toute discussion ou toute confrontation. La colère reste une émotion pathologique.
Cependant, en anticipant eux aussi les décompensations maniaques et dépressives de la personne porteuse d’une bipolarité, en accompagnant elles aussi ses fluctuations d’humeur, les proches apprennent à vivre avec la maladie au fil des jours.
Ils peuvent devenir des accompagnateurs bénéfiques, capables de comprendre et d’accepter le trouble et celui qui le porte. Non seulement ils gagnent la reconnaissance du malade, mais ils deviennent de fait des partenaires médicaux, au même titre que les médecins ou l’équipe soignante.
Violences bipolaires et responsabilité légale
Face à une explosion violente, expression d’un trouble du comportement, quelle conduite aura la justice ? Pour Jean-Louis Senon, psychiatre, directeur DIU psychiatrie criminelle et médico-légale au sein des Universités de Poitiers, Angers et Tours, « il se pose ici la question de savoir s’il y avait au moment des faits, abolition ou altération du discernement selon l’article 122-1 alinéa 1 du Code pénal« .
Président la commission d’audition de la HAS sur sur la dangerosité psychiatrique en 2010, Jean-Louis Senon ajoute : « Quand il y a un état maniaque franc, les experts considèrent qu’il y a une abolition du discernement. Le passage à l’acte peut être directement analysé au travers des symptômes maniaques. L’irresponsabilité pénale en cas d’état maniaque est donc reconnue par la plupart des experts. C’est une situation qui en France, représente 500 cas par an. Soit 0,40% de la totalité des dossiers de justice pénale ».
Sources : « Patient avec un trouble bipolaire : repérage et prise en charge initiale en premier recours », Fiche Mémo HAS (Haute Autorité de Santé), juin 2015 ; « Comprendre les troubles bipolaires et se prendre en main », synthèse de la conférence-débat du 19 novembre 2016, animée par Thomas Wallenhorst, psychiatre et psychothérapeute ; « Troubles bipolaires et manie-mélancolie : continuité ou rupture ? », Catherine Chabert & Estelle Louët, Psychologie clinique et projective 2013/1 (n° 19) ; « Le bipolaire violent est-il légalement responsable ? », Destination Santé, 4 septembre 2012 ; Unafam (Union Nationale de familles et amis de personnes malades et/ou handicapés psychiques) ; Journée mondiale des troubles bipolaires, YouTube.