Troubles bipolaires et créativité

« Il n’est pas indispensable d’être atteint de troubles de l’humeur pour accomplir une œuvre de génie, et la plupart des maniaco-dépressifs ne sont pas particulièrement au-dessus du lot. Mais le fait est que les individus doués de créativité sont plus souvent atteints par ce type d’affection que la moyenne ».

Cette affirmation du psychiatre Kay R. Jamison ne doit pas cacher une vérité médicale : le trouble bipolaire est une maladie sévère, aux conséquences personnelles, familiales et sociales douloureuses et parfois dramatiques.

L’ombre du fou rire. Yue Minjun

Elle est source de souffrance, et non de création, pour le patient et pour son entourage. Si certains artistes sont ou ont été atteints de maladie bipolaire, c’est malgré celle-ci et non grâce à celle-ci qu’ils ont pu nous transmettre leur œuvre.

Artistes bipolaires

Dans l’histoire de la pathobiographie, on identifie des troubles bipolaires chez des musiciens, comme Robert Schumann (1810 – 1856), Hector Berlioz (1803 – 1869) ou Georg Friedrich Haendel (1685 – 1759), des peintres, tels Vincent Van Gogh (1853 – 1890) ou Modigliani (1884 – 1920), de nombreux écrivains, comme Gérard de Nerval (1808 – 1855), Honoré de Balzac (1799 – 1850), Virginia Woolf (1882 – 1941), Ernest Hemingway (1899 – 1961), Friedrich Nietzsche (1844 – 1900) ou Charles Baudelaire (1821 – 1867) ou encore des hommes d’Etat, comme Abraham Lincoln (1809–1865), Theodore Roosevelt (1858 1919) ou Sir Winston Churchill (1874 – 1965).

Ernest Hemingway, écrivain, journaliste et correspondant de guerre américain (1899-1961).

Toutefois, au vu les difficultés de diagnostic, il n’est pas possible d’être affirmatif pour nombre de ces personnalités. On peut seulement affirmer qu’ils avaient, à des degrés divers, des signes cliniques appartenant à cette affection, ce qui n’en fait pas systématiquement des bipolaires, hors les artistes ayant fait l’objet d’études sérieuses et argumentées sur ce point.

Plus récemment, certaines personnalités ont parlé de leur affection. Ainsi Catherine Zeta-Jones a-t-elle dévoilé à la presse qu’elle était atteinte d’un syndrome maniaco-dépressif, autrement trouble bipolaire. Le rappeur américain Kanye West a également publiquement reconnu qu’il souffrait d’un trouble bipolaire. Il a révélé son propre diagnostic en 2018 dans son album « Ye », confiant l’an dernier que la maladie provoquait chez lui des épisodes de délires paranoïaques.

Kanye West qualifie son trouble bipolaire de « superpouvoir ».

Créativité et « folie »

Une des premières difficultés pour étudier la relation entre créativité et « folie » est qu’il existe une dizaine de définitions de la créativité. La définition la plus commune est celle de l’Encyclopaedia Universalis : « La créativité est la capacité à réaliser une production (idée, objet, composition, etc.) à la fois nouvelle, originale et adaptée au contexte et aux contraintes de l’environnement dans lequel la production s’exprime ».

Les composantes de la créativité

Quatre composantes sont nécessaires pour toute réponse créative. Trois dépendent du sujet :

  • les compétences et les connaissances au domaine
  • la pensée créative (la manière d’aborder les problèmes et les traits de personnalité)
  • la motivation (passion intrinsèque, intérêt pour le sujet ou l’action en question)

Une est extérieure au sujet :
L’environnement social qui va influencer la créativité

caractéristiques des relations créativité et pathologies mentales

  • Le quotient intellectuel
    Les recherches récentes mettent en évidence que si le potentiel créatif peut être dépendant du QI, l’accomplissement créatif est indépendant du QI. Ainsi, les personnes avec un faible quotient intellectuel peuvent faire preuve de créativité et de performance [2].
  • L’historiométrie, visant l’étude des biographies des créateurs éminents, montre que plus le créateur est éminent, plus le taux et l’intensité des symptômes psychopathologiques sont élevés [3] ; cela est plus vrai encore dans certains domaines, comme pour les poètes célèbres.
  • Les lignées familiales qui produisent les créateurs les plus en vue ont également tendance à être caractérisées par un taux et une intensité plus élevés de symptômes psychopathologiques [4].
  • La dépression, l’alcoolisme et le suicide semblent être les problèmes psychopathologiques les plus courants auxquels sont confrontés ces créatifs.

Génie artistique et trouble bipolaire

On a souvent associé « génie artistique », mais aussi des personnalités exceptionnelles dans de nombreux domaines, et troubles de l’humeur, parfois plus largement troubles psychiatriques. Après une étude portant sur les pathologies familiales, des chercheurs de l’Institut Karolinska, université médicale basée à Stockholm (Suède), ont établi que les artistes et les scientifiques étaient plus nombreux dans les familles touchées par les troubles bipolaires et psychiatriques comparés à la population générale.

En prolongeant ces travaux, la même équipe met l’accent sur cette corrélation, mais en élargissant celle-ci à un ensemble de désordres psychiatriques, tels la dépression, l’alcoolisme, la toxicomanie, l’autisme, le TDAH (trouble de déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité), l’anorexie et le suicide.

« Les gens créatifs se distinguent par une façon très spéciale de penser, qui passe par des expériences émotionnelles intenses. Il est possible que cette sensibilité implique les systèmes régulateurs du cerveau, ce qui les rend plus vulnérables aux troubles de l’humeur ».

Timothy Sullivan, chef du service de psychiatrie du Staten Island University Hospital

Une autre idée est souvent formulée à ce sujet : l’exacerbation du processus créatif dans le cadre de cette maladie. Sur le plan psychologique, la dynamique créatrice este particulièrement complexe, rarement étudiée sur le plan scientifique. Le fait que l’on retrouverait plus d’artistes dans les familles qui comptent plus de sujets ayant des troubles psychiatriques ne dit rien sur cette dynamique et n’indique pas par ailleurs que l’inverse est vrai, c’est-à-dire qu’il y aurait plus de troubles psychiatriques chez les artistes.

Dans toute dynamique créatrice, le plaisir et la souffrance jouent un rôle, comme dans toutes les activités où le sujet est particulièrement investi. Le plaisir et la souffrance restent compatibles avec la création dans la mesure où ils sont eux-mêmes dans une dynamique, comme peut l’être la force d’un funiculaire où la descente d’un wagon est générateur de l’ascension de l’autre, ainsi indéfiniment.

La Nuit étoilée, Vincent Van Gogh (1888).

Néanmoins, cette force créatrice, lorsque l’ensemble du système se situe dans un espace dédié qui assure la sécurité, se cantonne à un équilibre dynamique. Au-delà, c’est le désordre et les troubles apparaissent. Au-delà de la souffrance, la douleur est là qui annihile tout, y compris la créativité. C‘est l’espace dans lequel se trouvait Van Gogh dans sa dernière période, où la créativité était annihilée par les troubles et la douleur mentale. Cela est encore plus vrai pour Schumann, envahi par le délire et dans l’incapacité de créer.

Lors d’épisodes dépressifs ou maniaques, la créativité est tantôt paralysée, tantôt de mauvaise qualité. « En effet, le ralentissement psychique et l’anesthésie affective de la dépression empêchent l’artiste de créer et stérilisent sa pensée. Dans les états maniaques, les productions sont facilement débridées, incohérentes, inabouties, superficielles » (Bernard Granger, La dépression, 2004, Cavalier Bleu Ed.).

La sensibilité exacerbée, l’hyperactivité émotionnelle, en dehors des phases maniaques ou dépressives, pourraient permettre un fonctionnement psychique propice à des points de vue originaux, sensibles, mais sur ce point il n’y a pas d’études qui peuvent le confirmer.

Gérard de Nerval se suicida le 26 Janvier 1855, où il fut retrouvé pendu aux barreaux d’une grille de la rue de la Vieille-Lanterne, après avoir subi plusieurs internements dans la clinique du Docteur-Blanche. 

La mélancolie a été souvent un état qui a favorisé la création des musiciens, artistes, écrivains, un des thèmes de certaines œuvres. Mais cet état de l’humeur vécu ou qui émerge de certaines œuvres n’indique pas que l’auteur de ces œuvres est bipolaire. Cet état flottant de l’humeur est si commun que les œuvres où elle transparaît touchent profondément le lecteur, le spectateur ou l’auditeur.

La mélancolie, dans ces cas, ouvre la conscience sur la souffrance et la misère de la nature humaine, qui émerge de l’œuvre et qui touche une certaine universalité. La mélancolie, selon Gérard de Nerval, est « une maladie qui consiste à voir les choses comme elles sont ».

« Jeu de malin » (2010), une gouache sur papier de Gérard Garouste.

Pour Gérard Garouste, plasticien, « cette compréhension des choses est considérée à la fois comme la cause et la conséquence de la dépression ». Dans L’intranquille. Autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou (avec J. Perrignon, Ed. Iconoclaste, 2009), Gérard Garouste parle de sa maladie et décrit son parcours et ses troubles : « Cela m’agace toujours un peu qu’on lie la folie à l’art ».

Ainsi le public, mais aussi de nombreux thérapeutes, confondent trop souvent la dynamique créatrice contenue dans un registre dynamique et productif du plaisir et de la souffrance, et la douleur extrême de certaines affections physiques, mais aussi mentales, dans lesquelles la créativité est abolie ou insuffisamment structurée.

Moi, ma maladie m’a empêché de créer autant que j’aurais voulu. Et ce que j’ai peint pendant mes périodes de délire, je l’ai souvent détruit après, car je n’en étais pas satisfait. Heureusement, avec les nouveaux traitements, la psychiatrie, j’ai pu avoir de longs intervalles stables pour travailler. Je suis sûr que si Van Gogh avait eu cette chance, son œuvre serait plus riche… »

Gérard Garouste,

La prise en charge des artistes dans le cadre des maladies mentales est une nécessité comme chez tout sujet. Les traitements doivent évidemment prendre en compte leur capacité artistique. La pédagogie, l’alliance thérapeutique sont une nécessité pour conduire les stratégies thérapeutiques qui visent à protéger l’artiste, mais aussi le sujet lui-même dans ce qu’il a de plus essentiel, son intégrité.



Source : Troubles bipolaires chez les artistes et créativité, Médecine des Arts ; troublesbipolaires.com

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